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L'utilisation durable comme choix de conservation des milieux humides et hydriques

Un plan A ou un moindre mal?

Le monde municipal est appelé à mobiliser ses outils d’aménagement du territoire pour contribuer à la conservation des milieux humides et hydriques. Dans quels contextes l’utilisation durable sera-t-elle la voie à privilégier? 

Vivre en Ville, 2021

La conservation des milieux naturels inclut un «ensemble de pratiques comprenant la protection, la restauration et l’utilisation durable» (Limoges et collab., 2013). Ainsi, lorsqu’un milieu naturel est identifié comme étant d’intérêt pour la conservation (qu’il soit à restaurer ou non), une question essentielle se pose: est-il souhaitable que cet écosystème fasse l’objet d’une utilisation directe (récréotouristique, agroforestière, etc.), encadrée de façon à ce qu’elle soit durable, ou est-il préférable de protéger le milieu de façon la plus intégrale possible en y interdisant toute activité humaine? 

Cet article explore les différentes motivations pouvant mener une MRC ou une municipalité à choisir la première option pour des sites où se trouvent des milieux humides ou hydriques en terres privées, c’est-à-dire à l’extérieur du domaine de l’État. Il s’applique donc généralement à la perspective dans laquelle les MRC ont élaboré leur Plan régional des milieux humides et hydriques. 

En théorie: deux bonnes raisons de choisir la conservation par l’utilisation durable

Les objectifs soutenant la décision de conserver un milieu humide ou hydrique varient fortement selon les enjeux propres au contexte et l’échelle à laquelle ils sont considérés: la qualité de l’eau, les aléas hydroclimatiques, la biodiversité, les paysages, etc. Le choix d’autoriser ou non des utilisations dans un milieu en conservation dépend donc fortement de ces objectifs. Dans un monde idéal, le processus de planification de la conservation permettrait aux acteurs du territoire de s’entendre sur les visées de la conservation et les moyens pour les atteindre.

L’utilisation durable quand la conservation dépend des pratiques d’utilisation en place

Il existe des contextes particuliers où la conservation par l’utilisation durable s’impose d’elle-même parce que les pratiques d’utilisation contribuent directement à l’atteinte des objectifs de conservation de la biodiversité. Par exemple, dans la vallée de la Loire, en France, il est préconisé de maintenir certaines pratiques de pâturage aux abords du fleuve (donc en milieu hydrique) afin de préserver la biodiversité floristique et faunique, de diminuer les risques liés aux inondations et de lutter contre des espèces exotiques envahissantes (Conservatoires d’espaces naturels, 2023). Au Québec, les oiseaux champêtres, qui utilisent le milieu agricole comme habitat de nidification, ont besoin de territoires hétérogènes comprenant des boisés, des friches, des milieux humides, des pâturages, des cultures de plantes fourragères, des clôtures et des bâtiments de fermes (CERFO, 2023). Dans d’autres cas, la conservation adéquate d’un habitat faunique requiert le contrôle de la population d’une espèce en particulier (Cooney, 2007). Ainsi, la pratique encadrée du prélèvement de cette espèce pourrait être bénéfique à la conservation d’un milieu naturel.

Milieu agricole hétérogène. Source: Tourisme Granby. 

Toutefois, dans la plupart des cas, les utilisations humaines des milieux humides et hydriques portent atteinte à leur intégrité en entraînant des impacts écologiques dont les risques sont à minimiser. 

L’utilisation durable lorsqu’un risque calculé en vaut les bénéfices

Les interventions ou activités humaines dans un milieu humide ou hydrique ont pour but de bénéficier d’un ou plusieurs services écosystémiques, comme l’approvisionnement en eau, nourriture et matériaux, ou encore les avantages immatériels associés aux activités récréatives en nature, notamment en matière de santé. Le maintien de ces services fait souvent partie des objectifs de conservation d’un milieu. Ainsi, en théorie, une collectivité pourrait opter pour la conservation d’un milieu par son utilisation durable lorsqu’elle est en mesure d’évaluer que les bénéfices socioéconomiques qu’elle tirera de ces utilisations sont suffisamment importants pour accepter un risque sur le plan écologique. Ce risque doit être assez faible pour assurer que la capacité de support du milieu ne soit pas dépassée. 

Sentier des battures à Saint-Fulgence. Source: Vivre en Ville, 2021.

Or, dans la réalité, les organismes municipaux ont à prendre des décisions en matière de conservation pour des territoires déjà utilisés, pas toujours de façon durable, et dont les acteurs ont parfois des intérêts divergents par rapport à ces utilisations.  

En pratique: conserver un territoire déjà utilisé et soumis à des intérêts divergents 

Lors de l’élaboration de leur Plan régional des milieux humides et hydriques, les MRC devaient notamment:

  • déterminer leurs objectifs de conservation (p. ex. le maintien des fonctions écologiques liées à la filtration des contaminants, dans le but d’assurer la qualité de l’eau);
  • identifier les milieux humides et hydriques d’intérêt;
  • prendre des engagements pour leur conservation;
  • se doter d’une stratégie pour y arriver (Dy et collab., 2019).

L’utilisation d’une méthode rigoureuse pour prioriser les milieux humides et hydriques d’intérêt selon leur état et leurs fonctions écologiques a conduit de nombreuses MRC à cibler des milieux faisant déjà l’objet d’utilisations humaines (durables ou non), ou situés sur des propriétés ou certaines activités étaient déjà permises. Cette réalité génère d’autres raisons pour lesquelles la conservation par l’utilisation durable peut être appropriée pour plusieurs milieux humides ou hydriques. 

L’utilisation durable quand interdire toute activité n’est pas une option

Plusieurs milieux humides ou hydriques d’intérêt pour la conservation sont déjà fortement utilisés par la population locale, parfois de façon informelle ou sans considération pour la capacité de support du milieu. Dans ces situations, il n’est pas garanti qu’interdire toute utilisation empêchera la fréquentation du site, à moins de déployer d’importantes ressources pour le rendre inaccessible (Rosser et Leader-Williams, 2010). De plus, il est possible que certaines utilisations puissent véritablement s’avérer durables, avec les balises appropriées. Pour ces raisons, une MRC ou une municipalité pourrait opter pour un encadrement des utilisations du milieu naturel en vue d’en assurer la conservation. 

Par exemple, avant la création de la réserve naturelle des Marais-du-Nord, au nord de la ville de Québec, toutes sortes d’activités étaient pratiquées sur le site, certaines menaçant son intégrité écologique (Deslongchamps, 2025). La création de la réserve et l’instauration de règles de gestion ont permis de distinguer les activités permises (p. ex. la randonnée pédestre et les activités nautiques) des activités interdites (p. ex. le camping, la baignade et l’équitation) (Marais du Nord, s.d.). Les marais demeurent donc accessibles au public, mais à certaines conditions. Bien qu’il s’agisse d’une réserve naturelle, donc d’un site bénéficiant d’un statut de protection qu’il n’est pas possible d’obtenir pour tous les milieux humides et hydriques à conserver, cet exemple démontre qu’un encadrement adéquat peut faire évoluer les pratiques d’utilisation d’un lieu, voire même contribuer à sensibiliser la population qui le fréquente aux bonnes pratiques d’utilisation.  

Panneau explicatif aux Marais-du-Nord. Source: Vivre en Ville. 

L’utilisation durable comme filet de sécurité contre la dégradation ou la perte du milieu

Dans un contexte où plusieurs intérêts contradictoires existent sur un même territoire, certaines utilisations agissent comme «remparts» contre d’autres utilisations qui pourraient mener à la dégradation d’un milieu naturel, voire contre sa conversion irréversible à d’autres fins. Dans sa Déclaration de principe sur l’utilisation durable des ressources biologiques sauvages, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) stipulait notamment que l’utilisation durable «est un instrument important au service de la conservation [...] parce que les avantages économiques et sociaux qui en découlent incitent les utilisateurs à conserver ces ressources» (UICN, 2000). Sans assumer que cette relation entre les avantages retirés et la volonté de conserver soit automatique (Cooney, 2007), ce raisonnement soutient qu’accorder une valeur économique à une ressource ou un service produit par un milieu naturel pourrait, dans certains cas, favoriser sa conservation à long terme. 

Par exemple, maintenir une vocation agroforestière sur des sites importants pour certaines espèces ou pour la connectivité écologique pourrait permettre d’éviter leur conversion à d’autres fins et la fragmentation du territoire. L’utilisation durable présente un bon compromis lorsque des efforts particuliers doivent être entrepris pour conjuguer la préservation de la biodiversité et l’utilisation durable des ressources naturelles (Pelletier et Tougas-Tellier, 2025). Il en va de même pour certaines pratiques d’élevage et de cultures fourragères considérées comme durables dans un contexte de conservation, dont le maintien participe à éviter leur conversion vers d’autres pratiques agricoles qui surpasseraient la capacité de support des milieux, notamment humides ou hydriques (Durand, 2025). 

Cette perspective sur l’utilisation durable demande une certaine vigilance afin qu’elle serve véritablement des objectifs de conservation, plutôt qu’à justifier des ambitions trop faibles en la matière. 

Le bon choix pour le bon milieu 

Cette exploration des motivations pouvant mener un organisme municipal à opter pour la conservation par l’utilisation durable suggère qu’il s’agit d’un choix légitime pour plusieurs milieux humides et hydriques, dépendant des objectifs de leur conservation, du territoire où ils se trouvent et des dynamiques en place entre les acteurs. D’ailleurs, ce portrait ne se voulait pas exhaustif. D’autres raisons pourraient justifier de privilégier l’utilisation durable à la protection intégrale dans une planification régionale ou municipale de la conservation, par exemple la cohérence avec d’autres orientations d’aménagement pour le territoire, ou encore la possibilité d’obtenir un financement pour assurer la conservation d’un milieu. 

Enfin, les choix de pratiques de conservation se font idéalement lors de l’élaboration d’une stratégie de conservation à une échelle territoriale plus vaste (p. ex. régionale). Cette échelle est appropriée pour évaluer la demande en services écosystémiques et la capacité de l’ensemble des milieux à y répondre. L’utilisation durable apparaît alors comme un outil complémentaire à d’autres: en permettant de répondre à la demande pour des services rendus par certains milieux humides et hydriques, elle favorise le succès d’outils de conservation visant la protection, adaptés à d’autres milieux particulièrement précieux ou sensibles.  


 Références

CERFO [CENTRE D’ENSEIGNEMENT ET DE RECHERCHE EN FORESTERIE] (2023). Comment favoriser les oiseaux champêtres en milieu agricole, Québec, CERFO [PDF]. 6 p.
CONSERVATOIRES D’ESPACES NATURELS (2023). Le pâturage en vallées alluviales - Édition 2023, Olivet, France, Conservatoire d’espaces naturels [PDF]. 40 p.  
COONEY, Rosie (2007). Sustainable use : Concepts, Ambiguities, Challenges : Paper prepared as background for meeting of the IUCN Species Survival Commission’s Sustainable Use Specialist Group Strategic Planning Meeting 10-13 July 2007. [PDF] 76p.
DESLONGCHAMPS, Mélanie (2025). Directrice des opérations provinciales du Québec, Canards Illimités Canada, Québec. Entretien avec Vivre en Ville réalisé le 18 juin 2025. 
DURAND, Marie (2025). Chargée de projet en environnement et gestionnaire des cours d’eau, MRC des Sources, Val-des-Sources (Québec). Entretien avec Vivre en Ville réalisé le 20 février 2025.
DY, Goulwen, M. MARTEL, M. JOLY et G. DUFOUR TREMBLAY (2019). Les plans régionaux des milieux humides et hydriques - Démarche de réalisation, Version 1.2, Québec, Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les Changements climatiques [PDF]. 75 p.
LIMOGES, Benoit, Gaétane BOISSEAU, Louise GRATTON et Robert KASISI (2013). «Terminologie relative à la conservation de la biodiversité in situ», Le Naturaliste canadien, vol.137, n°2, p. 21–27. [DOI:10.7202/1015490ar]
MARAIS DU NORD (s.d.). «Le parc», Marais du Nord. [https://maraisdunord.com/?page_id=3766] (consulté le 9 septembre 2025).
PELLETIER, Hubert et TOUGAS-TELLIER, Marie-Andrée (2025). Directeur des partenariats au Québec et Chargée de projets, Conservation de la nature Canada, Québec. Entretien avec Vivre en Ville réalisé le 17 février 2025. 
ROSSER, Alison M. et LEADER-WILLIAMS, Nigel (2010). «Protection or Use: a Case of Nuanced Trade-Offs?», Trade-Offs in Conservation: Deciding What to Save, chapitre 8, p.135-154. 
UICN [UNION INTERNATIONALE POUR LA CONSERVATION DE LA NATURE] (2000). L’utilisation durable : déclaration de principes de l’UICN. Gland (Suisse), UICN [PDF]. 2 p.
Contenu créé dans le cadre du

Projet «L’utilisation durable des milieux humides et hydriques sous la loupe de l’aménagement du territoire»

Cette initiative est financée par le Fonds bleu dans le cadre du Plan national de l’eau de la Stratégie québécoise de l'eau, qui déploie des mesures concrètes pour protéger, utiliser et gérer l'eau et les milieux aquatiques de façon responsable, intégrée et durable.

Elle est réalisée avec l’appui du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs.

Notice bibliographique recommandée :

VIVRE EN VILLE (2025). La conservation des milieux humides et hydriques par leur utilisation durable. Carrefour.vivreenville.org.

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