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Démystifier l’utilisation durable des milieux naturels

Les pratiques d’utilisation durable font partie des actions pour conserver les milieux naturels. Dans un contexte où les superficies conservées sont appelées à augmenter, afin d’atteindre les cibles que le Québec et plusieurs organismes municipaux se sont fixées, comment apprivoiser la notion d’utilisation durable? 

Vivre en Ville

Au Québec, la définition communément acceptée de la conservation de la biodiversité réfère à des pratiques visant sa protection, sa restauration et son utilisation durable (Limoges et collab., 2013). Ce «spectre de la conservation» a été repris dans le guide d’élaboration des plans régionaux des milieux humides et hydriques (PRMHH) à destination des MRC, et plus récemment, dans les orientations gouvernementales en aménagement du territoire (OGAT). Parmi les trois catégories, l’utilisation durable demeure celle qui suscite le plus d’interrogations quant à sa portée et à sa mise en œuvre.

Une notion complexe à opérationnaliser

À l’international, les principes de l’utilisation durable sont définis dans plusieurs cadres de référence en matière de conservation, que chaque pays adapte à sa réalité.

La définition officielle de l’utilisation durable au Québec

Selon Limoges et collab. (2013), qui ont proposé une terminologie relative à la conservation pour le Québec, l’utilisation durable fait référence à «l’usage d’une ressource biologique ou d’un service écologique ne causant pas ou peu de préjudice à l’environnement ni d’atteinte significative à la biodiversité». Elle «ne doit pas affecter significativement les espèces ou les fonctions écologiques pouvant être touchées», même indirectement. Un tel usage peut inclure des activités de prélèvement, auquel cas «celui-ci n’excède pas la capacité de renouvellement de la ressource biologique, c’est-à-dire qu’elle est prélevée en prenant soin de ne pas causer un déclin persistant de sa population ou une atteinte à sa santé».

Toujours selon ce lexique, l’utilisation durable inclut: 

  • l’aménagement durable des ressources biologiques, soit des interventions visant à maintenir ou augmenter la productivité de l’écosystème;

  • la mise en valeur durable des écosystèmes, soit des interventions visant à générer une valeur éducative, récréative, culturelle ou économique;

  • d’autres pratiques socioculturelles, comme la collecte de produits forestiers non ligneux ou la tenue de cérémonies dans des forêts sacrées. 

Le spectre des utilisations de milieux naturels susceptibles d’être durables est donc vaste, et inclut notamment des activités récréotouristiques, agricoles et forestières. De plus, Limoges et collab. (2013) avancent que la notion d’utilisation durable de la biodiversité est fortement liée à des considérations d’ordre socioéconomique.

Des questionnements fréquents

Lorsque vient le temps de transposer cette définition dans les outils de planification et de mise en œuvre de la conservation des milieux naturels, en particulier en aménagement du territoire, de nombreuses interrogations émergent: 

  • À quelle échelle peut-on l’appliquer? Celle d’une vaste aire protégée, d’un seul milieu naturel, d’une composante d’un écosystème? Y a-t-il des nuances à prendre en compte selon l’échelle? 

  • La protection et l’utilisation durable sont-elles compatibles ou mutuellement exclusives? S’agit-il vraiment de types de conservation distincts? 

  • Quels types d’utilisations sont susceptibles d’être durables? Peut-on traiter les utilisations directes (impliquant une activité dans le milieu naturel) de la même façon que les utilisations indirectes (n’impliquant pas d’activité dans le milieu)? Existe-t-il des ressources biologiques ou des services écosystémiques dont l’utilisation ne peut en aucun cas être durable? 

  • Et surtout, où se situe la limite entre ce qui est durable et ce qui ne l’est pas? À quel état de l’écosystème doit-on se référer pour la déterminer? Comment prendre en compte les nombreuses interrelations entre les composantes, les fonctions et les services rendus par les écosystèmes? 

La façon de répondre à ces questions peut conduire à des interprétations divergentes de la notion d’utilisation durable. Elles mettent en lumière de nombreux éléments difficilement mesurables et d’autres qui relèvent de choix politiques, voire de différentes conceptions de la nature et de la place que les sociétés humaines y occupent (Cooney, 2007). Cet article est le premier d’une série apportant des éléments de réponse à ces questions. 

Décortiquer la notion d’utilisation durable

Pour vulgariser la notion et apporter des éclairages utiles à son opérationnalisation dans le domaine de l’aménagement du territoire, cette section propose une série d’illustrations schématiques applicables à l’échelle d’un milieu naturel, p. ex. un milieu humide, un lac ou un boisé.

L’utilisation durable parmi les types de conservation

Si la conservation des milieux naturels peut comprendre des pratiques de protection, de restauration et d’utilisation durable, qu’est-ce qui les distingue? Le schéma ci-dessous illustre que ces trois types de conservation peuvent contribuer de façon complémentaire à maintenir ou retrouver un état écologique satisfaisant. 

1 - L'état écologique d'un milieu naturel et les types de conservation. Source: Vivre en Ville. 

Cet état écologique s’inscrit sur un axe allant de l’intégrité écologique, soit lorsque le milieu est entièrement naturel, à sa perte totale. L’état écologique est influencé par les activités humaines dans et autour du milieu (et par d’autres pressions non illustrées, à des fins de simplification). 

Ensuite, le seuil entre une utilisation durable et une utilisation non durable, qui entraînera inévitablement la dégradation voire la perte du milieu, est le dépassement de la capacité de support de l’écosystème. Ce terme fait référence à la pression maximale que peut subir un écosystème sans que sa capacité à fournir des services soit affectée. Pour permettre cette continuité des services, le maintien des attributs écologiques spécifiques à ce milieu est essentiel, et l’utilisation, bien qu’elle entraîne des pressions sur ceux-ci, doit garantir qu’ils puissent se régénérer spontanément. Au-delà de cette capacité, l’écosystème n’est plus en mesure de reconstituer ses attributs et subit donc une diminution irréversible de sa capacité à rendre des services (Québec. OQLF, 2011; Bergeron-Verville, 2013; Puydarrieux et Beyou, 2017). La notion de capacité de support permet de prendre en compte les multiples pressions sur un milieu (p. ex. à la fois les pressions sur la biodiversité et sur les caractéristiques physico-chimiques), et tient compte de leur cumul : ce seuil est donc spécifique à chaque milieu, selon ses caractéristiques. 

Enfin, tel qu’indiqué par la flèche, les pratiques de restauration sont ponctuelles et contribuent à rehausser l’état écologique d’un milieu. 

Protection et utilisation durable: des pratiques souvent compatibles

Lorsqu’on se situe au-dessus du seuil de durabilité, donc que la capacité de support d’un milieu naturel n’est pas entamée, c’est que l’on est en présence de pratiques qui tendent vers l’utilisation durable ou la protection. Lorsqu’aucune activité humaine ne s’y déroule ou lorsque les activités menées n'ont aucun impact négatif (p. ex. certaines activités de recherche scientifique), on peut parler de protection. Autrement, si des impacts négatifs minimes se font sentir, on a affaire à de l’utilisation durable. 

Toutefois, comme la protection intégrale d’un milieu est très rare, une ou plusieurs utilisations durables se superposent généralement à des mesures de protection. Ces types de conservation se distinguent par leur finalité: pour la protection, on agit dans le but unique de protéger le milieu, et pour l’utilisation durable, on agit dans le but de concilier son utilisation avec le maintien d’un état écologique satisfaisant.

La durabilité se mesure a posteriori

Une utilisation d’un milieu naturel (p. ex. récréotouristique ou agricole) n’est pas d’emblée considérée comme durable ou non durable, puisque ses impacts sur l’état écologique du milieu dépendent de nombreux facteurs tels que : 

  • la nature des activités, équipements ou interventions requis pour rendre cette utilisation possible (p. ex. l’aménagement d’un accès public à un cours d’eau, la navigation, la construction d’un bâtiment d’accueil); 

  • leur intensité (p. ex. le nombre de personnes autorisées à accéder à un site dans une période donnée);

  • les pratiques de gestion (p. ex. le moment de l’année lors duquel une activité est autorisée, la gestion des matières résiduelles).

Ainsi, bien que l’utilisation puisse être encadrée de manière à en favoriser la durabilité en se basant sur les apprentissages tirés d’autres écosystèmes, la durabilité ne peut être véritablement constatée qu’à la suite de sa mise en œuvre et de son évaluation (Blouin, 2022; Cooney, 2007). Le schéma ci-dessous illustre comment l’état écologique d’un milieu peut prendre différentes trajectoires à travers le temps, au fur et à mesure que des utilisations susceptibles d’être durables s’y réalisent et que des pratiques de protection s’y superposent.  

2 - Des trajectoires écologique potentielles d'un milieu naturel dans le temps. Source: Vivre en Ville. 

Une utilisation, plusieurs impacts

Bien que certaines activités humaines puissent avoir des impacts positifs sur un milieu naturel, la majorité des impacts sont considérés comme négatifs. Les schémas qui suivent (3 et 4) illustrent, à travers les exemples de la randonnée pédestre et en véhicule tout-terrain, le fait qu’une même utilisation peut entraîner plusieurs impacts distincts sur un écosystème à travers ses différentes activités, interventions et équipements. Ils démontrent aussi que leurs résultats nets (les impacts négatifs plus les impacts positifs) influencent l’état écologique du milieu.

3 - Impacts potentiels d'une utilisation d'un milieu naturel pour la randonnée pédestre ne dépassant pas sa capacité de support, donc durable. Source: Vivre en Ville.

4 - Impacts potentiels d'une utilisation d'un milieu naturel pour la randonnée en véhicule tout-terrain dépassant sa capacité de support, donc non durable. Source: Vivre en Ville.

Les  impacts d’une utilisation peuvent varier au fil du temps et se poursuivre, selon le cas, après que l’utilisation ait cessé. Tant que ces impacts se font sentir, leurs résultats nets influencent la trajectoire écologique du milieu, comme l’illustre ce schéma: 

5 - La trajectoire écologique d'un milieu naturel selon les impacts de son utilisation. Source: Vivre en Ville.

Un cumul d’utilisations (et d’impacts) à prendre en compte

Finalement, puisqu’un milieu naturel peut faire l’objet de plusieurs utilisations à la fois et à travers le temps (p. ex. un plan d’eau servant à la navigation et à l’alimentation en eau potable), ces utilisations ne pourront être considérées comme durables que si leurs impacts cumulatifs nets sont suffisamment faibles pour maintenir ou rehausser la trajectoire du milieu naturel au-dessus de sa capacité de support, tel qu’illustré dans ce schéma: 

6 - La trajectoire écologique d'un milieu naturel selon les impacts cumulatifs de ses différentes utilisations. Source: Vivre en Ville. 

L’utilisation durable à l’épreuve de la réalité

La notion d’utilisation durable demeure très théorique, en particulier en ce qui a trait à la capacité de support d’un écosystème, difficile à anticiper et à mesurer et très spécifique au contexte. Sa mise en œuvre requiert d’appréhender l’incertitude, de suivre l’évolution des milieux et d’adapter les pratiques de gestion au fil du temps (Secrétariat de la CDB, 2004; UICN, 2000).

Par ailleurs, cette conception de la notion d’utilisation durable d’un milieu naturel s’attarde au respect des limites écologiques de ce milieu, dans l’objectif de maintenir sa résilience, c’est-à-dire sa capacité à absorber une perturbation et se rétablir (Puydarrieux et Beyou, 2017). 

Or, lorsqu’on utilise les ressources ou autres services écosystémiques rendus par un milieu, c’est parce qu’on en retire des bénéfices d’un point de vue social ou économique. Le maintien de la résilience garantit que ce milieu sera toujours susceptible de générer ces avantages, mais participe aussi plus largement à la résilience de tout l’écosystème. Dans cette perspective, l’utilisation durable devrait être recherchée dans tous les contextes où l’on bénéficie d’avantages générés par un milieu, que l’on vise sa conservation ou pas.

Si des utilisations s’avèrent non durables au regard de la définition présentée, des arbitrages entre plusieurs intérêts seront nécessaires pour corriger le tir. Plusieurs voies peuvent être considérées, comme cesser l’utilisation, réduire son intensité, la reporter dans le temps ou en améliorer les pratiques de gestion. Ainsi, une réflexion s’impose sur le ou les types de conservation appropriés pour chaque milieu naturel, puis sur les outils de mise en œuvre, incluant la planification et la réglementation en aménagement du territoire.


Références

BERGERON-VERVILLE, Christine (2013). La capacité de charge des écosystèmes dans le contexte de l’aménagement du territoire et du développement durable au Québec, essai de maîtrise, Université de Sherbrooke, Savoirs UdeS [PDF]. 95 p.
BLOUIN, Denis (2022). Étude de cas d’aires protégées de catégorie VI (APUDR) : Analyse et recommandations à des fins de mise en œuvre au Québec, rapport pour le Ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP) [PDF]. 259 p.
COONEY, Rosie (2007). Sustainable use : Concepts, Ambiguities, Challenges : Paper prepared as background for meeting of the IUCN Species Survival Commission’s Sustainable Use Specialist Group Strategic Planning Meeting 10-13 July 2007. [PDF] 76p.
LIMOGES, Benoit, Gaétane BOISSEAU, Louise GRATTON et Robert KASISI (2013). « Terminologie relative à la conservation de la biodiversité in situ », Le Naturaliste canadien, vol.137, n°2, p. 21–27. [https://doi.org/10.7202/1015490ar]  
PUYDARRIEUX, Philippe et William BEYOU (2017). L'évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques : cadre conceptuel. France, Ministère de l'environnement, de l'énergie et de la mer, en charge des relations internationales sur le climat. [PDF] 87 p.
QUÉBEC. OQLF [OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE] (2011). «Capacité de support», Grand dictionnaire terminologique, OQLF. [https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/26507254/capacite-de-support] (consulté le 9 septembre 2025). 
SECRÉTARIAT DE LA CONVENTION SUR LA DIVERSITÉ BIOLOGIQUE (2004). Utilisation durable (article 10) - COP7 décision VII/12. [https://www.cbd.int/decision/cop/default.shtml?id=7749] (consulté le 5 août 2025). 
UICN [UNION INTERNATIONALE POUR LA CONSERVATION DE LA NATURE] (2000). L’utilisation durable : déclaration de principes de l’UICN. Gland (Suisse), UICN [PDF]. 2p.
Contenu créé dans le cadre du

Projet «L’utilisation durable des milieux humides et hydriques sous la loupe de l’aménagement du territoire»

Cette initiative est financée par le Fonds bleu dans le cadre du Plan national de l’eau de la Stratégie québécoise de l'eau, qui déploie des mesures concrètes pour protéger, utiliser et gérer l'eau et les milieux aquatiques de façon responsable, intégrée et durable.

Elle est réalisée avec l’appui du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs.

Notice bibliographique recommandée :

VIVRE EN VILLE (2025). Démystifier l'utilisation durable des milieux naturels. Carrefour.vivreenville.org.

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