Les utilisations des milieux humides et hydriques susceptibles d’être durables
Planifier la conservation des milieux naturels d’un territoire implique nécessairement de concilier leurs utilisations actuelles et futures avec la biodiversité: c’est ce que permettent les multiples options de conservation existantes, à divers degrés selon les objectifs poursuivis. Mais peut-on concilier toutes les utilisations du territoire avec la conservation des milieux humides et hydriques? Lesquelles sont susceptibles d’être compatibles avec leur conservation?
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Date de publication 3 décembre 2025Date de mise à jour 22 janvier 2026
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Utilisation et conservation des milieux humides et hydriques: de quoi parle-t-on?
On utilise les milieux naturels et la biodiversité qu’ils abritent à plusieurs fins, dont certaines sont essentielles à notre prospérité: construction, production d’aliments, extraction de ressources, loisirs, etc. Ces utilisations ont chacune des impacts qui sont plus ou moins définitifs et réversibles.
Une partie de ces utilisations sont théoriquement compatibles avec la conservation de la biodiversité et des milieux naturels: au vu des multiples crises qui les menacent, la transition vers des modalités respectant les limites des milieux naturels est cruciale. C’est l’objectif de l’utilisation durable, théorisée par les cadres internationaux de conservation de la nature depuis les années 1970.
Pour être durables, les utilisations doivent se limiter aux ressources biologiques et services écosystémiques générés par les milieux naturels et tenir compte des particularités des milieux sur lesquels elles ont un impact. C’est d’autant plus vrai dans le cas des milieux humides et hydriques, très sensibles et d’une grande complexité. La durabilité dépend donc à la fois des objets utilisés et des impacts de cette utilisation.
Se limiter aux ressources biologiques et aux services écologiques
La définition de l’utilisation durable retenue par le Québec fait référence à deux objets d’utilisation: les ressources biologiques et les services écologiques (Limoges et collab., 2013).
Les ressources biologiques sont définies par la Convention sur la diversité biologique (Nations Unies, 1992) comme «les ressources génétiques, les organismes ou éléments de ceux-ci, les populations, ou tout autre élément biotique des écosystèmes ayant une utilisation ou une valeur effective ou potentielle pour l'humanité».
Les services écosystémiques (ou écologiques) désignent l’ensemble des bénéfices fournis par la nature à l’humanité. Aussi désignés sous le terme de contribution de la nature aux sociétés, ces services sont regroupés en plusieurs catégories:
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les contributions régulatrices, ne nécessitant pas d’intervention dans un milieu pour en bénéficier (p. ex. régulation des inondations ou du climat);
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les contributions matérielles (p. ex. nourriture, matériaux) et non matérielles (p. ex. les aspects esthétiques, récréatifs ou spirituels), susceptibles de requérir l’utilisation directe d’un milieu.
Utilisation des milieux humides et hydriques: quels impacts?
Les Perspectives mondiales des zones humides 2025 (Secrétariat de la convention de Ramsar, 2025), listent plusieurs formes d’impacts sur les milieux humides et hydriques:
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la perte de milieux, c’est-à-dire leur conversion vers d’autres types de milieux (p. ex. artificialisation totale, urbanisation, drainage ou remblaiement pour l’agriculture);
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la dégradation de milieux, c’est-à-dire une altération entraînant une perturbation de leurs caractéristiques écologiques et donc un déclin de la biodiversité et des services écosystémiques. Elle se produit à différents degrés, de la perturbation mineure à une perturbation tellement importante qu’elle se traduit par une perte de population faunique ou floristique, de processus et de fonctions écologiques. La dégradation peut être causée par:
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la pollution chimique ou sédimentaire, c’est-à-dire des impacts sur la qualité de l’eau;
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le prélèvement non durable d’espèces et de ressources, c’est-à-dire des impacts sur la quantité ou la qualité des populations de la biodiversité faunique et floristique;
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les changements physiques qui affectent l’hydrologie, comme le drainage ou les barrages.
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Ces impacts provoquent la diminution des fonctions essentielles de ces milieux, mais aussi leur fragmentation en tant qu’habitat, d’autant plus qu’ils sont aussi affectés par d’autres impacts plus globaux, pas toujours liés à leur utilisation: changements climatiques, prolifération d’espèces exotiques envahissantes, etc.
Des utilisations incompatibles avec la définition de l’utilisation durable
En considérant la définition de l’utilisation durable et les impacts potentiels sur les milieux humides et hydriques, il est d’emblée possible de rejeter certaines utilisations, qui semblent incompatibles avec l’utilisation durable:
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les utilisations qui impliquent la conversion du milieu, incompatible avec les objectifs même de la conservation (p. ex. l’artificialisation d’un milieu, le remblai ou drainage d’un milieu humide);
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les utilisations qui ne s’appuient pas sur l’utilisation d’une ressource biologique ou d’un service écosystémique, excluant ainsi une partie des ressources naturelles d’origine non biologique (p. ex. l’extraction de minerais ou la production d’énergie éolienne);
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les utilisations qui s’appuient sur des ressources biologiques ou services écosystémiques mais qui sont susceptibles de causer préjudice à l’environnement, de porter atteinte à la biodiversité ou d’excéder la capacité de renouvellement de celle-ci, par une dégradation tellement importante qu’elle entraîne la perte de processus ou de fonctions écologiques (p. ex. le prélèvement d’une partie non négligeable d’une population, perturbant son renouvellement, ou le contrôle de niveaux d’eau de certaines zones humides qui provoque leur artificialisation et entraîne une perte de services écologiques, comme les cannebergières ou les marais salants) (Secrétariat de la Convention de Ramsar, 2025).
La définition admet aussi que les utilisations durables, bien qu’elles ne doivent pas porter préjudice à l’environnement ni d’atteinte significative à la biodiversité, puissent avoir des impacts sur les milieux naturels et la biodiversité: le caractère durable ou non d’une utilisation est donc relatif à la quantité des impacts produits.
Limoges et collab. (2013) précisent cependant qu’une activité économique qui ne se qualifierait pas comme une utilisation durable au sens où on l’entend ici pourrait tout de même, en dehors du contexte de la conservation, être considérée comme durable (p. ex. certaines formes d’agriculture peuvent être qualifiées de durables, sans pour autant relever de la conservation de la biodiversité).
Le centre d’accueil est une infrastructure nécessaire pour profiter de certaines contributions immatérielles, mais qui peut diminuer du mieux possible ses impacts, par sa localisation, sa conception, etc. Source: Vivre en Ville.
Quelles utilisations sont susceptibles d’être compatibles avec la conservation des milieux humides et hydriques?
À travers l’élaboration des Plan régionaux des milieux humides et hydriques (PRMHH), les MRC ont été amenées à anticiper les activités qui pourraient ou non relever de l’utilisation durable pour les milieux humides et hydriques. Le contexte géographique et socio-économique et plusieurs autres considérations peuvent guider ces choix, aboutissant à des résultats différents.
Les cadres internationaux et nationaux sur la conservation et sur les zones humides énoncent plusieurs utilisations qui sont compatibles avec la conservation: ils présentent plusieurs visions de l’utilisation des milieux naturels selon les objectifs de conservation et les motivations menant à l’utilisation. Ces visions ne sont pas toujours conformes à l’utilisation durable telle qu’on l’entend dans le contexte des PRMHH, mais leur mise en œuvre peut être adaptée pour le devenir.
Les utilisations considérées compatibles avec la conservation dans les cadres internationaux et nationaux
Selon les divers cadres internationaux encadrant la conservation de la nature et de la biodiversité, plusieurs utilisations peuvent être compatibles avec la conservation.
Les utilisations des aires protégées selon l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature
Les lignes directrices pour l’application des catégories de gestion aux aires protégées de l’UICN (Dudley, 2008) préconisent que, lorsque cela est approprié, toutes les aires protégées devraient viser, entre autres, à:
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«Conserver les zones naturelles et scéniques d’importance nationale et internationale à des fins culturelles, spirituelles et scientifiques;
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Distribuer aux communautés locales et résidentes des bénéfices en accord avec les autres objectifs de la gestion;
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Offrir des avantages récréatifs dans le respect des autres objectifs de la gestion;
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Faciliter les activités de recherche scientifique qui ont un faible impact, et un suivi écologique lié et cohérent par rapport aux valeurs de l’aire protégée.»
Certaines catégories ont même des objectifs spécifiques reliés à l’éducation, à l’économie locale ou au contact avec la nature, voire à des éléments culturels ou spirituels pour lesquels les pratiques d’utilisation elles-mêmes sont à conserver.
Les différentes catégories d’aires protégées de l’UICN autorisent presque toutes certaines formes d’utilisations, à divers degrés selon les objectifs spécifiques à chaque catégorie, comme:
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le récréotourisme ou les loisirs (catégories Ib à VI);
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l’éducation (catégories IV à VI);
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la subsistance des communautés autochtones (catégories II à VI);
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l’agriculture et la foresterie durables (catégories V et VI);
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les ressources naturelles exploitées de façon non industrielle (catégorie VI);
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les activités de gestion des écosystèmes ou de recherche scientifique (catégorie IV).
Les utilisations rationnelles des zones humides selon la Convention de Ramsar
La convention de Ramsar considère aussi de nombreuses utilisations «rationnelles» comme susceptibles d’être compatibles avec la conservation des zones humides, y compris côtières ou aquatiques: l'agriculture, la pêche, l’aquaculture et l’exploitation des produits des milieux humides et hydriques (aliments, fibres, eau ou autres biens) (Secrétariat de la Convention de Ramsar, 2010). La convention reconnaît cependant que ces utilisations ont été et sont encore une source importante de pertes de zones humides (Secrétariat de la Convention de Ramsar, 2025). Les services écosystémiques spécifiques aux zones humides peuvent aussi être considérés comme des utilisations rationnelles.
Les utilisations dans le cadre québécois de la conservation
Le Québec a également adopté différents statuts légaux d’aires protégées, émanant des catégories d’aires protégées de l’UICN. Ainsi, les différents types d’aires protégées québécoises autorisent plusieurs formes d’utilisation reliées aux activités compatibles identifiées par l’UICN, en particulier les aires protégées d’utilisation durable (APUD), inspirées des aires de catégorie V, et les paysages humanisés, inspirés des aires de catégories VI.
À l’instar de l’UICN et du reste du Canada, le Québec propose aussi la reconnaissance d’autres mesures de conservation efficaces (AMCE). Les AMCE reconnaissent des mécanismes ayant un effet efficace sur la conservation de la biodiversité et des fonctions écologiques, dans des aires délimitées de taille variables. La particularité de ces aires est que la conservation n’a pas besoin d’y être l’objectif principal: leurs objectifs principaux peuvent donc inclure des formes d’utilisation (p. ex. centres dédiés au récréotourisme, forêts gérées, etc.). Ces utilisations doivent cependant obligatoirement être compatibles avec la conservation. Les lignes directrices québécoises fournissent d’ailleurs des exemples d’utilisations compatibles et incompatibles (Québec. MELCCFP, 2024) pouvant guider les instances municipales dans leur identification des utilisations susceptibles d’être durables en milieux humides et hydriques.
Des enseignements pour l’utilisation durable des milieux humides et hydriques
Ainsi, tant dans les cadres internationaux que nationaux, les utilisations permises dépendent fortement des objectifs de conservation de chaque aire concernée et de ses caractéristiques: taille, milieux naturels présents, éléments ciblés par la conservation, etc. Dans le cas des PRMHH, les objectifs de conservation ciblent des milieux homogènes et restreints, soit uniquement des milieux humides et hydriques (qui peuvent en soit être d’une très grande diversité): la réflexion autour de l’utilisation durable de ces milieux devra tenir compte de cette particularité, car les utilisations considérées comme durables ou compatibles avec la conservation dans les cadres nationaux et internationaux concernent le plus souvent des aires, certes de tailles variables, mais constituées de plusieurs types de milieux.
Choix de conservation et PRMHH: quelles utilisations des milieux humides et hydriques sont susceptibles d’être durables?
En tenant compte des principes proposés par ces cadres ainsi que des éléments de définition communément admis dans la communauté scientifique précédemment discutés, toute utilisation qui respecte la capacité de support de chaque milieu pourrait être considérée comme une utilisation durable.
Si les possibilités d’utilisation considérées comme «durables» sont potentiellement très nombreuses, une typologie d’utilisations se dégage dans le contexte de la conservation des milieux humides et hydriques. Les services écosystémiques, préfigurant le spectre des besoins auxquels sont censés répondre les milieux naturels, peuvent servir de base pour les classifier. La typologie formulée par l’IPBES (2019), basée sur les contributions de la nature aux sociétés, est utilisée ici pour nommer ces services.
Différentes contributions matérielles, immatérielles et régulatrices dans un milieu humide: récréotourisme et circulation, pâturage et régulation des flux hydrologiques. Source: Vivre en Ville.
Contributions matérielles
Les contributions matérielles des milieux humides et hydriques nécessitent un prélèvement, et donc une action humaine dans les milieux.
Ces utilisations impliquent aussi plusieurs pratiques et interventions destinées à rendre possible le prélèvement de ressources: par exemple, la foresterie n’implique pas seulement le prélèvement de bois, mais aussi la circulation de machinerie, l’aménagement de la forêt à des fins de productivité, etc. Chacune de ces activités doit inclure les principes de l’utilisation durable et être adaptée pour minimiser son impact (Blouin, 2023).
Dans le cas de ce type de contribution, la capacité de support dépend de la capacité de renouvellement de la ressource concernée, mais doit également tenir compte des impacts des interventions et pratiques nécessaires à son prélèvement sur le reste du milieu. Ces contributions sont, par exemple:
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la chasse et la pêche;
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l’agriculture, par exemple les cultures fourragères ou le pâturage;
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la foresterie;
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l’agroforesterie, par exemple l’acériculture;
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le prélèvement de produits forestiers non ligneux (champignons, feuilles, épines, etc.).
Une utilisation basée sur les ressources biologiques mais ne respectant pas la capacité de support à cause du rythme de prélèvement ou des impacts de ses pratiques, pourrait cependant tendre vers une utilisation durable, par exemple en adaptant les pratiques, les périodes d’activité ou les quantités prélevées.
Contributions immatérielles
Ces contributions peuvent être liées spécifiquement à la composante «eau» de ces milieux ou à leur caractère naturel en général. Les contributions immatérielles des milieux humides et hydriques ne nécessitent a priori pas de prélèvement de ressources, mais des interventions humaines sont nécessaires pour accéder aux milieux et en profiter. Les pratiques spécifiques aux différentes utilisations peuvent également avoir un impact sur l’écosystème.
Ces contributions sont, par exemple:
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les activités récréatives et sportives en milieu terrestre, motorisées ou non;
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les activités aquatiques, motorisées ou non;
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les activités spirituelles;
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les valeurs paysagères;
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l’observation de la nature;
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les activités éducatives;
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les activités liées à la recherche scientifique.
Contributions régulatrices
Les contributions régulatrices apportées par les milieux humides et hydriques sont essentielles à notre survie en tant qu’espèce: ce sont elles qui garantissent que notre environnement à large échelle est vivable. Cependant, elles se produisent sans qu’on ait besoin de faire des actions dans le milieu concerné. Une utilisation passive (ou indirecte) de ces contributions semble donc compatible avec la définition de l’utilisation durable. Il est également possible de réaliser des activités dans le milieu pour augmenter ces services.
Ces contributions sont, par exemple:
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la prévention des inondations ou des sécheresses sur un territoire;
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l’habitat pour les pollinisateurs;
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la régulation de la température locale;
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la régulation de la qualité de l’eau à l’échelle du bassin versant.
Références
BLOUIN, Denis (2023). Étude sur l'encadrement des pratiques forestières dans les milieux humides et les milieux hydriques.
NATIONS UNIES (1992). Convention sur la Diversité Biologique [PDF]. 32p.
DUDLEY, Nigel (2008). Lignes directrices pour l’application des catégories de gestion aux aires protégées. UICN, Gland, Suisse. 96p. [Lien]
LIMOGES, Benoit, Gaétane BOISSEAU, Louise GRATTON et Robert KASISI (2013). «Terminologie relative à la conservation de la biodiversité in situ», Le Naturaliste canadien, vol.137, n°2, p. 21–27. [DOI:10.7202/1015490ar]
IPBES [Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques]. (2019). Le rapport de l'évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques: résumé à l'attention des décideurs. IPBES secretariat, Bonn (Allemagne). 56 p. [https://doi.org/10.5281/zenodo.3553579].
QUÉBEC. MELCCFP [MINISTÈRE DE L’ENVIRONNEMENT ET DE LA LUTTE CONTRE LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES, DE LA FAUNE ET DES PARCS] (2024). Reconnaissance des autres mesures de conservation efficaces (AMCE) en milieu continental au Québec - Lignes directrices 2024, 1ère édition.
SECRÉTARIAT DE LA CONVENTION DE RAMSAR (2010). Manuel 1 - Utilisation rationnelle des zones humides, Gland, Suisse, Secrétariat de la Convention Ramsar. [Lien]
SECRÉTARIAT DE LA CONVENTION RAMSAR (2025). Perspectives mondiales des zones humides 2025: valoriser, conserver, restaurer et financer les zones humides, Gland, Suisse, Secrétariat de la Convention Ramsar. 80 p.
Projet «L’utilisation durable des milieux humides et hydriques sous la loupe de l’aménagement du territoire»
Cette initiative est financée par le Fonds bleu dans le cadre du Plan national de l’eau de la Stratégie québécoise de l'eau, qui déploie des mesures concrètes pour protéger, utiliser et gérer l'eau et les milieux aquatiques de façon responsable, intégrée et durable.
Elle est réalisée avec l’appui du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs.

