Bien sûr que (le) Québec se transforme
L’auteur Étienne-Alexandre Beauregard a vivement réagi à un article du Globe and Mail paru le 7 février dernier, qui dressait un portrait très positif de la Capitale-Nationale. Il accuse l’administration Marchand de mener une croisade idéologique visant à transformer la ville en profondeur, relançant le débat sur la densification, la mobilité et l’avenir des milieux de vie.
Je propose ici une réflexion, qui ne porte pas tellement sur le bilan du maire Marchand, mais plutôt sur ce que son administration représente dans une ère où les municipalités font face à des défis imposants et très concrets: crise de l’habitation, infrastructures désuètes et adaptation des milieux de vie aux changements climatiques.
Le cœur de mon propos est simple: la densification et le redéveloppement des milieux de vie existants entamés dès la fin des années 1990 sont essentiels pour faire face aux enjeux actuels.
En parler comme d’une « croisade idéologique » est injuste.
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Auteur Samuel Pagé-Plouffe
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Date de publication 11 mars 2026Date de mise à jour 18 mars 2026
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Ce qu’ils ont dit
L’article du Globe and Mail: Quebec City might be Canada’s most successful city s’appuie sur l’analyse des professeurs Mario Polèse et Pierre Fortin (résumée au bas de ce texte), qui démontre que Québec a connu la plus forte croissance économique des deux dernières décennies au Canada, tout en affichant de faibles niveaux de criminalité et d’inégalités. Paradoxalement, Étienne-Alexandre Beauregard utilise cette même analyse pour dresser un portrait tout autre.
Le média anglophone met surtout en lumière les progrès de la Ville selon plusieurs indicateurs socioéconomiques. Bruno Marchand y reconnaît l’œuvre de Jean-Paul L’Allier, maire de 1989 à 2005, qui avait préparé le terrain aux succès actuels. On y relate également les défis qui accompagnent cette ville en forte croissance, notamment la rareté des logements et la hausse des prix de l’habitation.
Quant à Beauregard, il résume son propos ainsi: « ce qui a longtemps fait la différence de la Ville de Québec est soit à risque de s’effacer, pour faire place à la vision des grandes métropoles occidentales, qui misent sur la densification et une immigration incontrôlée pour produire des villes inabordables et en grave déficit de capital social ».
Il y évoque aussi les enjeux de mobilité: « le projet de transport en commun du maire Marchand est devenu le fer de lance de ceux qui souhaitent la “métropolisation” de la vieille capitale en luttant contre l’usage de l’automobile » et « représente l’acharnement idéologique d’un maire qui souhaite profondément changer la ville », au détriment des familles. Tout cela participerait à « l’abandon des missions premières de la ville au profit de l’idéologie », citant la diminution des collectes, malgré l’augmentation des taxes, ainsi qu’une « offensive équité, diversité et inclusion ».
Je ne me prononcerai pas ici sur l’ensemble de ces enjeux, et n’aborderai que ce qui est en lien direct avec les champs d’action de Vivre en Ville, soit les questions d’aménagement urbain.
L’aménagement, la mobilité et les infrastructures, des missions premières
D’abord, l’augmentation des taxes municipales à Québec a été limitée, en dessous de l’inflation, et nettement moindre que dans plusieurs autres municipalités québécoises. Cela s’apparente à une prouesse, à une époque où de nombreuses infrastructures municipales, construites en bonne partie à une même époque, doivent être réparées.
Certes, les missions premières des municipalités ne sont plus limitées - depuis belle lurette - à la prestation de services et d'utilités publiques, comme en témoignent les lois habilitantes qui les concernent, comme la Loi sur les compétences municipales (notamment l'article 4) et la Loi sur l'aménagement et de l'urbanisme. La politique nationale de l’architecture et de l’aménagement du territoire précise d’ailleurs assez clairement les attentes du gouvernement envers les municipalités à ces égards.
Surtout, je souhaite ici me pencher sur les questions de densification et de mobilité. La densification et le redéveloppement des quartiers existants constituent effectivement une « transformation » du tissu urbain, mais prenons un peu de perspective. Une ville est en constante évolution. La ville de Québec elle-même s’est transformée, faisant place de plus en plus à l’automobile, entre les années 1960 et 1990, notamment avec la construction d’autoroutes urbaines et de grands boulevards.
Chez Vivre en Ville, nous aimons rappeler qu’en 1971, environ 80 % des enfants marchaient pour se rendre à l’école et que cette proportion représente aujourd’hui le tiers des enfants. Cela est en bonne partie le résultat de transformations urbaines. Au nom d’une certaine idée du progrès, les villes sont devenues plus hostiles aux enfants. Ce ne sont pas des défis auxquels les grandes villes sont les seules à faire face, par ailleurs. Qu’il s’agisse de Québec, Granby, Saint-Camille ou Mont-Laurier, les problèmes auxquels les municipalités québécoises doivent répondre ont beaucoup en commun.
Certes, la densification urbaine ne doit pas se faire n’importe comment et elle doit se faire au bon endroit, dans une cohérence urbanistique offrant une qualité de vie aux résidents. À titre d’exemple, Vivre en Ville s’était vivement opposée au projet pharaonesque du Phare, dans Sainte-Foy, qui aurait inclus quatre tours, notamment une de 65 étages. Nous sommes particulièrement critiques des projets « d’étalement dense », loin des services.
Une densité heureuse pour répondre à des défis concrets
Or, bien que nous ne soyons pas d’accord sur absolument tout avec l’administration Marchand, l’orientation prise est celle d’une consolidation responsable du territoire déjà urbanisé. Une « densité heureuse », selon les mots du maire, qui s’inspire des villes exemplaires, notamment Lyon, dont les développement des dernières décennies est nettement plus inspirant que celui de plusieurs villes nord-américaines qui souffrent du fameux « missing middle housing ». Pensons par exemple à Toronto, qui offre essentiellement deux options, la maison individuelle, chère et éloignée, ou des logements dans des secteurs de très haute densité.
Le modèle de développement étalé atteint systématiquement sa limite. Lorsqu’une grande ville connaît un dynamisme économique, un développement peu dense mène toujours à une congestion de plus en plus exacerbée. L’étalement mène aussi toujours à de l’empiètement sur les milieux naturels et agricoles.
Rappelons ici que le territoire agricole ne représente que 2% de la superficie totale du Québec et que notre garde-manger collectif se trouve essentiellement dans la vallée du Saint-Laurent, au pourtour des villes. Ce modèle de développement est aussi très coûteux en termes d’infrastructures, une facture que nous devons collectivement payer 60 ans après s’être lancés dans l’aventure de l’étalement. Répondre à la crise de l’habitation par une stratégie d’étalement coûte simplement trop cher pour répondre aux besoins (nous y reviendrons).
En parallèle, l’espace disponible dans les quartiers déjà existants est amplement suffisant pour accueillir l’ensemble des nouveaux ménages. En fait, c’est surtout le fait d’avoir limité une offre diversifiée de choix d'habitation qui rend les maisons de moins en moins abordables. La population vieillit, il est prioritaire de développer des logements à proximité, dans des milieux de vie moins dépendants de l'automobile.
L’aspiration d’une ville maintenant un haut niveau de capital social, ou« tissée serrée », pour reprendre l’expression de Beauregard, nous la partageons. Comme l’affirmait notre directeur général sortant, combattre l’atomisation de nos sociétés en renforçant notre capacité à « faire communauté » a toujours été au cœur de notre engagement.
Il ne s’agit d’ailleurs pas nécessairement d’une question idéologique. Des organisations plutôt « conservatrices » comme Strong Towns plaident activement pour des transformations urbaines à la faveur de milieux de vie complets afin de renforcer les liens sociaux et critiquent fréquemment les villes qui confinent leurs résidents à la dépendance à l’automobile: « We see each other’s cars; we don’t see each other’s faces ».
Chez Vivre en Ville, générer des milieux de vie propices aux solidarités est au cœur de notre travail. Ça passe par de la proximité et des lieux de rencontres. Et oui, cela passe par une plus grande diversité d’options. Pouvoir se déplacer en sécurité autrement qu’en automobile. Une diversité d'options résidentielles, pour les familles, pour les étudiants, pour les travailleurs, pour les personnes âgées.
Revenir en arrière ne nous mènerait essentiellement nulle part. Tout comme les autres municipalités québécoises, la capitale nationale continuera d’évoluer. Elle se devra de répondre de manière posée et pragmatique aux défis contemporains et aux responsabilités grandissantes que l’on lui confère, qu’il s’agisse d’habitation et d’itinérance, de mobilité ou d’infrastructures.
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Que dit l'analyse de Pierre Fortin et Mario Polèse? Tant le texte du Globe and Mail que celui d’Étienne-Alexandre Beauregard s’appuient sur les arguments de Pierre Fortin et de Mario Polèse dans Policy Options, qui ont décrit « comment la Vieille capitale est devenue un titre économique » en quelques décennies. Les données sont particulièrement évocatrices. Depuis le tournant des années 2000, le dynamisme économique de Québec est impressionnant, d’autant plus que la Capitale-Nationale est la région la moins inégalitaire et la plus sécuritaire au Canada. Ceci s’explique par des stratégies de diversification économique et de formation de la main-d'œuvre particulièrement efficaces, une plus grande cohésion sociale, liée à une identité régionale forte, ainsi que par la présence de l’État-providence québécois. Un autre passage important porte sur la notion de capital social, qui serait particulièrement élevée à Québec. Le capital social découlerait de « règles et de valeurs partagées » qui favorisent l’action collective et l’entraide, et serait entre autres lié, selon les auteurs, à une forte cohérence culturelle et linguistique. La mise en valeur du patrimoine architectural et « plusieurs projets de renouvellement urbain et d’aménagement paysager » sont au cœur des succès de la Ville. Fortin et Polèse réfèrent spécifiquement aux legs de Jean-Paul L’Allier, maire de Québec de 1989 à 2005, qui a brillamment réussi à développer le quartier de Saint-Roch, au centre-ville. Ce quartier est aujourd’hui au cœur d’une vie urbaine vibrante, où se trouve un pôle technologique mais également plusieurs services communautaires. Ils concluent d’ailleurs sur « l’importance des investissements dans les infrastructures sociales, de l'embellissement urbain et de la qualité de vie dans le développement économique des villes ». |
Suggestion de lecture: Nous serons un village au cœur de la ville : Plaidoyer pour l'aménagement de territoires d'entraide, Florence Sara G. Ferraris, 2025