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Auteur Christian Savard
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Date de publication 17 février 2026Date de mise à jour 17 février 2026
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Nous y voici, ma dernière chronique pour Vivre en Ville. En incluant mes textes d’opinion, j’en ai plus de 200 à mon actif. 150 000 mots plus tard, cette dernière ne sera pas un bilan (c’est aussi, étrangement, l’une de mes plus courtes). J’en ferai plutôt une confidence, sur ce qui, au plus profond de moi, m’a le plus motivé depuis le début de ma carrière.
Bien sûr que la protection des territoires me stimulait. Oui, je me réveillais la nuit en pensant à l’action climatique. Évidemment, j’ai toujours pensé qu’il fallait réduire notre dépendance au pétrole qui nous appauvrit. Incontournables sont devenus les enjeux de santé publique avec les années. Invariablement, la question de la nécessaire sobriété énergétique est revenue. Tout ça est crucial, mais ce n’est pas, à mes yeux, ce qui est le plus important.
Le plus important, ce qui a animé mon feu, a toujours été notre capacité à “faire communauté”. Parce que dans un monde polarisé, atomisé, individualisé, faire communauté est notre seule muraille face aux inégalités, à l’intolérance, à l’indifférence. Mon obsession, discrète, a toujours été de faire en sorte que nous construisions et reconstruisions nos villes, quartiers et villages afin de leur donner ou redonner la capacité de faire société.
Pour illustrer ce que je tente d’évoquer, je ne peux que vous soumettre cette étude française (parce que oui, la rigueur et la science ne sont jamais loin de ma réflexion) qui démontre, dans les règles de l’art selon toute apparence, que la fermeture des bars-tabacs a une forte corrélation avec la montée en puissance là-bas de l’extrême-droite. Pour ceux qui ne connaissent pas, les bars-tabacs, aussi appelés PMU (pour pari mutuel urbain), sont ces petis commerces de village ou de quartier où l’on retrouve sous le même toit, comme leur nom l’indique, les petits vices que sont l’alcool, le tabac et la loterie. Pour résumer ses conclusions, l’étude démontre que la disparition de ces lieux de socialisation spontanée et de proximité amplifie la méfiance envers les autres et envers les institutions. Il faut aller la lire.
Combattre l’atomisation de nos sociétés a toujours été au cœur de mon engagement. Quand nous militons pour les transports collectifs et actifs, nous tentons de nous arracher à la dépendance à la voiture, forteresse de verre et d’acier mobile que nous enfourchons aussitôt sortis de chez nous, qui nous empêche de croiser des étrangers. Quand nous nous battons pour nos centres-villes et le commerce de proximité, nous tentons de nous garder près des lieux qui fondent notre identité tout en nous permettant d’échanger avec nos voisins. Quand nous poussons pour la densification, nous tentons de rapprocher de nouveaux voisins. Quand nous supplions l’État de faire mieux dans la localisation et la grosseur de nos écoles, nous tentons de mettre, au cœur de l’enfance, l’échelle humaine. Et quand je déclare mon amour pour les arbres, je pense à l’abri qu’ils seront pour les plus vulnérables d’entre nous et à la fierté que nous procurera leur beauté.
Parce que l’actualité nous le renvoie de manière de plus en plus violente: ce monde toujours plus numérique, où nous sommes coincés dans des modes de vie de plus en plus isolés, craque de partout. Les solidarités se brisent, la méfiance s’installe, le dialogue s’éteint. Je crois au plus profond de moi-même que faire communauté en vivant pleinement nos villes, quartiers et villages est un antidote puissant à l’effritement social.
Parce que si nous ne faisons pas communauté, le Québec ne pourra pas faire société.